Fascinant, le volcan attire. Majestueux, on l'admire. Animés par l'émerveillement et la crainte de cette montagne vivante, c'est avec curiosité et enthousiasme que nous avons eu la chance d'approcher le Piton de la Fournaise par l'intérieur. Ce volcan, qui s'impose ordinairement comme une force de la nature, nous a dévoilé cette fois sa fragile et subtile beauté. Ou devrais-je plutôt préciser qu'il a offert ce cadeau à Alain Bertil, qui a eu la générosité de le partager.
Alain Bertil, ce nom ne vous dit rien ? Pourtant vous avez peut-être déjà admiré ses images d'éruption au journal télévisé, sans le savoir. Alain est devenu, au fil de ses explorations, un personnage incontournable du Piton de la Fournaise, lié à lui par un attachement très fort. Essayons d'en savoir plus sur ce zarboutan du volcan.
Le mot « passion » n'a pas coupé tous ses fils d'Ariane avec ses étymologies premières. Il renvoie au latin patior et au grec pathos — la souffrance, celui qui subit. Longtemps, avec les définitions qu'on en donnait, Alain a cru qu'il était comme Czentovic, le personnage du Joueur d'échecs de Stefan Zweig : un monomaniaque ne vivant que pour une seule chose. « Moi-même, en pensant volcan, vivant volcan, je me suis demandé si je n'étais pas égoïste et fermé sur un monde clos — pour ne pas dire fermé sur l'Enclos. »
Mais tout n'est qu'une question de nuances. La passion de la montagne peut conduire à l'égarement du jugement : l'obsession du but occulte la raison, au point d'y perdre la vie ou d'accepter la mutilation de son corps. Les victimes de l'ascension des plus hauts sommets en sont des témoignages poignants. À La Réunion, la passion du surf a pris des aspects tragiques aux résonances mondiales.
L'exemple le plus connu est le couple Maurice et Katia Krafft, happé par une nuée ardente sur le mont Unzen, au Japon, en 1991. Parmi d'autres victimes, les volcanologues qui ont péri lors de l'éruption du Mont Saint Helens, en 1980 aux États-Unis.
Alors, peut-on vraiment parler de passion pour la montagne, le surf ou les volcans ? C'est le principe de L'Amour fou, qu'ont défini les poètes Paul Éluard et André Breton : un penchant inconditionnel qui, loin d'être une simple souffrance, peut conduire à un équilibre existentiel, voire au bonheur.
La passion des volcans n'est pas, chez Alain, d'abord une approche esthétique d'un phénomène naturel. Elle se fonde au préalable sur des ancrages familiaux extrêmement forts. L'événement inaugural, le déclencheur, a été une éruption vue dès l'âge de quatre ans, en compagnie de ses grands-parents, dans le minuscule village du Tremblet, au début de la deuxième moitié du XXᵉ siècle.
« Contrairement à la madeleine de Proust, je n'ai pas eu le goût des volcans, mais j'en ai capté les odeurs, la chaleur, les sons et la vision. »
« Avec les volcans, je suis à la recherche des premières années d'existence, du temps perdu, du monde et de l'univers disparu de mes aïeuls. » Ce que le volcan lui rend, c'est autant une géologie qu'une mémoire.
Au fil des années, Alain s'est lié d'amitié avec des scientifiques, des camarades, des compagnons d'exploration. De ces échanges, il tire une conclusion : il ne serait plus pertinent de parler de passion monomaniaque et égoïste, mais de partages humanistes et philanthropiques, des centres d'intérêt se superposant comme des palimpsestes.
De sa perception du monde, Alain tire une éthique ferme : une passion se partage mais ne se vend pas. Il n'a jamais cherché à monnayer les images qu'il donne gratuitement à une télévision réunionnaise à chaque éruption. Et il trouve insensé que les Réunionnais, privés de leur volcan de façon abusive et coercitive, soient obligés d'acheter des images et des films pour voir les éruptions du Piton de la Fournaise.
« D'un point de vue scientifique, on sait maintenant que les volcans sont essentiels à la vie : ils ont été les déclencheurs de nombreux phénomènes ayant permis à celle-ci de se développer, voire d'apparaître. » La Terre a lié de façon subtile son histoire géologique et son évolution biologique, jusqu'à cette biodiversité qui en fait sans doute un astre unique de notre banlieue galactique.
Mais les volcans existent aussi ailleurs. Mars, la Rouge, en comporte un bien plus gigantesque que ceux de la Terre. Plus loin, les « rayures de tigre » d'Encelade, lune gelée de Saturne, fascinent depuis qu'on les sait dues à un volcanisme actif ; il en va de même pour Io, lune de Jupiter, dont la sonde Voyager 1 a rapporté d'incroyables photos d'éruptions.
Cette distanciation dans l'espace et le temps nous donne des indications sur notre place, comme le pensait Blaise Pascal : « Par l'espace l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »
« C'est pour toutes ces raisons que j'aime les volcans : ils me font comprendre que je suis un vivant, dans l'infime unité d'espace/temps où je me situe, et le partage de ma passion apparaît presque comme une vocation, sans laquelle je n'aurais pas eu la même vie ni été la même personne. »
Cet article vit en entier ici, gratuitement. Mais le magazine, lui, est un objet à garder : Zarboutan n°3 « Kénaëlle », imprimé en tirage limité, pour les collectionneurs de la culture créole.
Zarboutan est édité par Komkifo et rejoint la grande étagère de la culture réunionnaise. Pour prolonger le voyage entre volcan, science et mémoire péi, à la librairie Cultiv Anoo :